Le Sénégal aime se présenter comme une démocratie stable, un État de droit respectueux des libertés fondamentales. Pourtant, derrière cette image officielle, une réalité plus sombre persiste : celle des violences policières, souvent banalisées, rarement sanctionnées, et presque toujours niées.
Depuis plusieurs années, de nombreux citoyens dénoncent des abus commis par des agents pourtant chargés de les protéger. Arrestations arbitraires, coups, humiliations verbales, usage disproportionné de la force… Ces pratiques ne sont pas des cas isolés. Elles traduisent un malaise profond au sein de l’institution policière, aggravé par une culture de l’impunité.
Du choc à la lutte : briser le silence face à l’injustice
Je fais partie de ces victimes. Un jour, alors que je me rendais à l’hôpital pour un rendez-vous médical, un événement tragique a bouleversé ma vie. En sortant précipitamment d’un taxi, j’ai ouvert la portière sans voir qu’un scootériste arrivait à toute vitesse. L’impact fut brutal. Le motard tomba violemment avec sa moto. Tout s’est déroulé en quelques secondes, trop vite pour que je mesure immédiatement la gravité de la situation.
Le scootériste était un policier. Il s’est approché de moi, le regard empli de colère, et a commencé à me parler. Mais je suis malentendant. Je n’ai pas compris ce qu’il me disait. J’étais figé par la panique, sous le choc de l’accident. Je voulais m’excuser, expliquer ma situation, dire que je souffrais, que je n’entendais pas bien, que j’étais malade. Mais avant même que je puisse ouvrir la bouche, mon silence involontaire a été interprété comme une défiance insupportable.
Dans un accès de rage, il m’a frappé violemment et m’a projeté au sol. Ce n’était pas simplement une gifle. C’était un coup porté à mon humanité. Un acte de violence injustifié qui m’a plongé dans un tourbillon de douleur, d’humiliation et d’impuissance, sans me laisser la moindre chance d’expliquer mon handicap. Le monde autour de moi s’est effondré.
Sans l’intervention de passants, cette violence aurait pu être encore plus grave. Pourtant, cela n’a pas empêché le policier de me menotter et de me conduire au commissariat.
Du commissariat au déni de justice
Au commissariat, la violence a pris une tournure encore plus humiliante. J’y ai subi des humiliations verbales et des actes d’une brutalité extrême, jusqu’à perdre connaissance. On m’a contraint à signer une fausse déclaration m’accusant d’avoir insulté un agent dans l’exercice de ses fonctions, un mensonge grotesque destiné à justifier leurs abus.
Heureusement, l’intervention d’un autre policier, témoin de la scène, a permis ma libération.
Choqué mais déterminé à faire valoir mes droits, j’ai ensuite tenté de porter plainte. C’est là que la violence est devenue institutionnelle. Ma plainte a été refusée, faute prétendue de preuves. Aucun procès-verbal. Aucune écoute. Ma parole ne valait rien face à celle de l’uniforme.
Ce refus constitue une double injustice : d’abord l’agression elle-même, ensuite le déni de justice. Lorsqu’un commissariat refuse d’enregistrer une plainte contre l’un de ses agents, il ne protège pas l’ordre public. Il protège l’impunité.
Handicap, ignorance et violence sociale
Cet incident a ravivé en moi d’autres souvenirs douloureux. À plusieurs reprises dans ma vie, des personnes m’ont jeté des pierres en criant que je devais arrêter de boire de l’alcool. Pourtant, je n’étais absolument pas ivre. Ces situations se produisaient lors de crises d’épilepsie provoquées par un virus méningé, me faisant perdre connaissance.
Parfois, ces crises ne durent que quelques secondes, mais elles laissent des séquelles immédiates : difficulté à marcher, perte d’équilibre, besoin urgent de m’appuyer pour ne pas retomber. Les gens, ne comprenant pas ce qui se passe, interprètent ces moments avec cruauté. Ils jugent sans savoir. Ils attaquent sans comprendre.
Cette ignorance me brise. Elle alourdit un fardeau que je n’ai jamais choisi de porter. Vivre dans une société qui condamne sans chercher à comprendre est une violence permanente. Elle révèle l’urgence d’éduquer nos communautés à la bienveillance, à l’empathie et au respect de la différence.
Une culture de l’impunité dangereuse
Le problème n’est pas seulement individuel. Il est structurel. Trop souvent, les policiers violents ne sont ni sanctionnés ni poursuivis. Les victimes sont découragées, intimidées, parfois réduites au silence. Beaucoup renoncent à porter plainte par peur ou par épuisement. Cette impunité envoie un message clair : certains seraient au-dessus des lois. Or, dans une démocratie digne de ce nom, nul ne devrait l’être, surtout pas ceux qui détiennent le monopole de la force.
De la détresse au combat
De retour chez moi, je suis tombé dans une profonde détresse. Le stress de cette expérience a aggravé mes crises d’épilepsie, déjà liées à une méningite pneumococcique contractée en 2013 à Montréal. Tremblements, vertiges, raideurs musculaires, mouvements involontaires : mon corps portait les conséquences d’une violence que l’État refusait de reconnaître.
Pour comprendre, je ne pouvais plus me taire.
Face au silence des autorités locales, j’ai trouvé une autre voie : celle des réseaux sociaux. J’ai commencé à raconter mon histoire, à dénoncer les abus, à briser le silence. Ce combat dépasse désormais ma personne. Il concerne toutes les victimes de brutalités policières, toutes celles dont la voix est ignorée, toutes celles à qui l’on refuse justice.
Pour une police au service du peuple, pas contre lui
Dénoncer la brutalité policière ne signifie pas être contre la police. Au contraire. Une police respectée est une police responsable, formée au respect des droits humains, encadrée et soumise à un contrôle indépendant.
Le Sénégal doit avoir le courage de regarder cette réalité en face. Il doit garantir aux citoyens le droit fondamental de porter plainte, même et surtout contre un agent de l’État. Sans cela, les discours sur la justice et la démocratie resteront de simples slogans. Mon histoire n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Mais tant que ces violences resteront sans réponse, elles continueront. Le silence protège les agresseurs. La parole, elle, est le premier pas vers la justice.
Par Ousmane Ba, Activiste
Depuis plusieurs années, de nombreux citoyens dénoncent des abus commis par des agents pourtant chargés de les protéger. Arrestations arbitraires, coups, humiliations verbales, usage disproportionné de la force… Ces pratiques ne sont pas des cas isolés. Elles traduisent un malaise profond au sein de l’institution policière, aggravé par une culture de l’impunité.
Du choc à la lutte : briser le silence face à l’injustice
Je fais partie de ces victimes. Un jour, alors que je me rendais à l’hôpital pour un rendez-vous médical, un événement tragique a bouleversé ma vie. En sortant précipitamment d’un taxi, j’ai ouvert la portière sans voir qu’un scootériste arrivait à toute vitesse. L’impact fut brutal. Le motard tomba violemment avec sa moto. Tout s’est déroulé en quelques secondes, trop vite pour que je mesure immédiatement la gravité de la situation.
Le scootériste était un policier. Il s’est approché de moi, le regard empli de colère, et a commencé à me parler. Mais je suis malentendant. Je n’ai pas compris ce qu’il me disait. J’étais figé par la panique, sous le choc de l’accident. Je voulais m’excuser, expliquer ma situation, dire que je souffrais, que je n’entendais pas bien, que j’étais malade. Mais avant même que je puisse ouvrir la bouche, mon silence involontaire a été interprété comme une défiance insupportable.
Dans un accès de rage, il m’a frappé violemment et m’a projeté au sol. Ce n’était pas simplement une gifle. C’était un coup porté à mon humanité. Un acte de violence injustifié qui m’a plongé dans un tourbillon de douleur, d’humiliation et d’impuissance, sans me laisser la moindre chance d’expliquer mon handicap. Le monde autour de moi s’est effondré.
Sans l’intervention de passants, cette violence aurait pu être encore plus grave. Pourtant, cela n’a pas empêché le policier de me menotter et de me conduire au commissariat.
Du commissariat au déni de justice
Au commissariat, la violence a pris une tournure encore plus humiliante. J’y ai subi des humiliations verbales et des actes d’une brutalité extrême, jusqu’à perdre connaissance. On m’a contraint à signer une fausse déclaration m’accusant d’avoir insulté un agent dans l’exercice de ses fonctions, un mensonge grotesque destiné à justifier leurs abus.
Heureusement, l’intervention d’un autre policier, témoin de la scène, a permis ma libération.
Choqué mais déterminé à faire valoir mes droits, j’ai ensuite tenté de porter plainte. C’est là que la violence est devenue institutionnelle. Ma plainte a été refusée, faute prétendue de preuves. Aucun procès-verbal. Aucune écoute. Ma parole ne valait rien face à celle de l’uniforme.
Ce refus constitue une double injustice : d’abord l’agression elle-même, ensuite le déni de justice. Lorsqu’un commissariat refuse d’enregistrer une plainte contre l’un de ses agents, il ne protège pas l’ordre public. Il protège l’impunité.
Handicap, ignorance et violence sociale
Cet incident a ravivé en moi d’autres souvenirs douloureux. À plusieurs reprises dans ma vie, des personnes m’ont jeté des pierres en criant que je devais arrêter de boire de l’alcool. Pourtant, je n’étais absolument pas ivre. Ces situations se produisaient lors de crises d’épilepsie provoquées par un virus méningé, me faisant perdre connaissance.
Parfois, ces crises ne durent que quelques secondes, mais elles laissent des séquelles immédiates : difficulté à marcher, perte d’équilibre, besoin urgent de m’appuyer pour ne pas retomber. Les gens, ne comprenant pas ce qui se passe, interprètent ces moments avec cruauté. Ils jugent sans savoir. Ils attaquent sans comprendre.
Cette ignorance me brise. Elle alourdit un fardeau que je n’ai jamais choisi de porter. Vivre dans une société qui condamne sans chercher à comprendre est une violence permanente. Elle révèle l’urgence d’éduquer nos communautés à la bienveillance, à l’empathie et au respect de la différence.
Une culture de l’impunité dangereuse
Le problème n’est pas seulement individuel. Il est structurel. Trop souvent, les policiers violents ne sont ni sanctionnés ni poursuivis. Les victimes sont découragées, intimidées, parfois réduites au silence. Beaucoup renoncent à porter plainte par peur ou par épuisement. Cette impunité envoie un message clair : certains seraient au-dessus des lois. Or, dans une démocratie digne de ce nom, nul ne devrait l’être, surtout pas ceux qui détiennent le monopole de la force.
De la détresse au combat
De retour chez moi, je suis tombé dans une profonde détresse. Le stress de cette expérience a aggravé mes crises d’épilepsie, déjà liées à une méningite pneumococcique contractée en 2013 à Montréal. Tremblements, vertiges, raideurs musculaires, mouvements involontaires : mon corps portait les conséquences d’une violence que l’État refusait de reconnaître.
Pour comprendre, je ne pouvais plus me taire.
Face au silence des autorités locales, j’ai trouvé une autre voie : celle des réseaux sociaux. J’ai commencé à raconter mon histoire, à dénoncer les abus, à briser le silence. Ce combat dépasse désormais ma personne. Il concerne toutes les victimes de brutalités policières, toutes celles dont la voix est ignorée, toutes celles à qui l’on refuse justice.
Pour une police au service du peuple, pas contre lui
Dénoncer la brutalité policière ne signifie pas être contre la police. Au contraire. Une police respectée est une police responsable, formée au respect des droits humains, encadrée et soumise à un contrôle indépendant.
Le Sénégal doit avoir le courage de regarder cette réalité en face. Il doit garantir aux citoyens le droit fondamental de porter plainte, même et surtout contre un agent de l’État. Sans cela, les discours sur la justice et la démocratie resteront de simples slogans. Mon histoire n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Mais tant que ces violences resteront sans réponse, elles continueront. Le silence protège les agresseurs. La parole, elle, est le premier pas vers la justice.
Par Ousmane Ba, Activiste